Totem

Le bonheur est à la mode. C'est un saint Graal que tout le monde, y compris notre président, cherche à toucher du doigt en ces temps difficiles. La France va mal, et il faut se doter des outils nécessaires pour mesurer et améliorer le bien-être de ses citoyens.
Les récents cas de suicides au sein d'une célèbre entreprise de télécoms témoignent plus précisément d'une zone sensible où beaucoup reste à faire en matière de bonheur et d'épanouissement personnel : l'entreprise. En effet, peu de salariés - même parmi les plus qualifiés comme les ingénieurs en développement logiciel - peuvent se vanter de s'accomplir pleinement à travers leur travail quotidien.

Quelle réponse les méthodes agiles, et Scrum en particulier, peuvent-elles apporter à ce douloureux problème ? En d'autres termes, quelle vision du bonheur en entreprise avons-nous en mettant nos lunettes Scrum, comme diraient certains ;) ?

Tobias Mayer, scrum master et coach agile, a publié le mois dernier un billet fort intéressant sur le sujet. A première vue, il semble y être question du task board, parfois plus connu sous le pseudonyme de Kanban : un objet qui, selon Tobias, est au coeur de la petite communauté formée par l'équipe de développement. On peut même comparer le task board à un lieu de culte sacré tant les fidèles se pressent aux rituels (les daily scrums) qui s'y tiennent.
Mais le constat ne s'arrête pas là. Tobias file la métaphore et dévoile que les méthodes agiles créent une organisation sociale similaire à celle d'une tribu, car elles permettent à chaque membre de l'équipe de satisfaire pleinement son besoin primaire de conversation, de débat, d'interaction. Et car la sensation d'appartenance au groupe, la formation de codes et de valeurs communes qui résultent du fonctionnement agile permettent de tirer le meilleur de chacun et contribuent à mettre en mouvement une force vitale au sein du groupe auto-organisé :

Scrum is about tribes, it is about building community. Each tribal member needs a sense of belonging, a personal quest. Whole tribes need gathering places, they need sacred objects, they need focus and they need pulse. Scrum supports that way of being. The task board, and its emergent environment provides the central life-force from which these things are born.

En somme, là où les méthodes de management de projet traditionnelles s'acharneraient à brider nos instincts par la division des troupes, par une bureaucratie implacable et l'introduction de nombreux tampons documentaires et humains empêchant la communication (l'archétype étant les collaborateurs séparés par des cubicles et ne communiquant que par fiches de suivi interposées), les méthodes agiles seraient un retour au naturel salutaire. L'agilité serait le meilleur moyen de respecter nos gènes et ainsi d'obtenir des résultats qu'aucun contremaître muni d'un fouet ou d'un dossier de spécifications de 500 pages n'atteindrait à moyen terme.

Je ne vois qu'une faille dans ce raisonnement ambitieux et brillant, et c'est aussi celle qui me fait parfois douter que les méthodes agiles prendront un jour le pouvoir sur la planète. Comment donner à tout le monde la possibilité d'appliquer l'agilité ? Comment faire du type qui assure seul la maintenance corrective d'une appli Cobol, une tribu Scrum ou XP ? Comment insuffler cette force collective à l'équipe d'intérimaires qui assure, micro-casques vissés sur les oreilles, le support technique niveau 1 d'une plateforme applicative et ne communique que par l'intermédiaire de tickets avec les gens du dessus ? Comment la batterie de développeurs chinois recopiant 3000 lignes de code à la minute peut-elle accéder à cette satisfaction professionnelle ?

L'épanouissement tribal est sans doute accessible, mais peut-être pas pour tout le monde...