Il y a peu, j'entendais Cécile Duflot, secrétaire nationale des Verts, parler de développement durable dans une émission. Selon elle, ce terme a été dévoyé. Agréable à l'oreille, exprimant à merveille l'idée d'un système économique plus respectueux de l'environnement, il a été repris par toutes les multinationales qui se revendiquent maintenant développement durable à l'apparition de la moindre bribe de carton recyclé dans un de leurs produits. Un exemple frappant est celui du groupe Pinault-Printemps-Redoute, qui s'est royalement offert plusieurs minutes d'auto promotion un peu usurpée dans le générique d'ouverture du film Home de Yann-Arthus Bertrand.

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Depuis quelques temps, on a l'impression qu'il se passe la même chose avec les méthodes agiles. Dans les plaquettes commerciales, sur les sites Web, dans les offres d'emploi des sociétés informatiques, Agile est partout, il est devenu très tendance d'être agile même si on ne comprend pas un traitre mot à ce que cela veut dire et qu'on est la société la moins bien placée du monde pour en parler. Autre marqueur inquiétant de l'inflation du buzzword, lorsqu'on discute du sujet avec certains responsables informatiques qui n'ont pas encore "sauté le pas", ceux-ci s'excusent maintenant presque de ne pas être agiles, non pas parce qu'ils regrettent de ne pas profiter de la révolution apportée par la pratique de Scrum ou XP mais juste comme on s'excuserait de ne pas être à la page, de ne pas posséder la dernière BMW ou le dernier IPhone top tendance.

Et c'est vrai que le mot Agile sonne diablement bien, trop bien diront certains. Quelle solution adopter contre cette surexploitation qui finit par lui faire perdre tout son sens ?

Pour revenir à Cécile Duflot, elle a ensuite expliqué ce qui avait émergé en réaction à ce contexte de surmédiatisation et d'aseptisation de l'écologie. Puisque tout le monde était développement durable, être développement durable ne voulait plus dire grand-chose. C'est alors que certains écolos ont repris et donné de l'écho à l'idée de décroissance - qui existait déjà depuis fort longtemps. Le mot décroissant paraissait tellement brutal, soulevait un tel nuage d'a prioris négatifs à la fois chez le grand public et chez les acteurs économiques, qu'au moins aucune multinationale ne s'amuserait à le reprendre à son compte.
Le problème avec les visions radicales, ou dont l'appellation évoque tout de suite la radicalité, est qu'elles sont condamnées à rester cloitrées au sein de petits groupes d'activistes, et garanties ne jamais voir leurs idées se diffuser dans les moeurs. Une fois la notion de décroissance expliquée au grand public par les médias, le rejet et la méfiance n'ont donc pas tardé à apparaitre, les décroissants passant pour une bande d'illuminés - ce qui est bien résumé dans cette pub, hilarante, qui les ridiculise sans les nommer.

Vous vous en doutez, un concept similaire a fait son apparition dans le monde des méthodes agiles. Il s'agit de l'ARxTA (Artisanal Retro-Futurism crossed with Team-Scale Anarcho-Syndicalism !) proposé par Brian Marick. Il va sans dire que l'acronyme imprononçable et l'explication compliquée provoqueront des réactions mêlées d'effroi et d'assoupissement chez les interlocuteurs à qui vous parlerez de ce mouvement. C'est le but, et même si ce qui se cache derrière ces termes est passionnant et pertinent, on n'a vu jusqu'ici aucun courant marketing s'emparer du concept.
Pour autant, Brian Marick qui comptait en réalité administrer à la communauté une piqûre de rappel salutaire sur ce qu'étaient les fondements de l'agilité, n'a semble-t-il malheureusement réussi qu'à prêcher des convaincus. Son action radicale n'a pour l'heure pas vraiment fait contrepoids au dépouillement de tout sens qui semble parfois aller de pair avec le succès des méthodes agiles.

Pour conclure, je pense qu'il reste toujours à trouver un juste milieu entre mode marketée qui alimente un buzz déraisonné, et concept aride connu d'un petit cercle de nerds en chemises à carreaux. Les manifestes (agile, software craftsmanship, ARxTA...), même s'ils conviennent parfaitement à l'idée qu'il ne s'agit pas de normes mais juste de philosophies qu'on peut pratiquer au quotidien, semblent bien en peine d'éviter d'être vidés d'une partie de leur substance en même temps qu'ils deviennent "grand public". Certains affirment que la constitution d'entités plus formelles et garantes des bonnes pratiques, peut-être sous la forme de certifications, serait une solution. En tout cas, vu les récentes déclarations de l'Agile Alliance, on ne semble pas en prendre le chemin...